
Bruxisme : quel rôle joue le système nerveux ?

Angelica Delaure
Ostéopathe · Sartrouville
Bruxisme : comprendre les mécanismes qui se cachent derrière le serrage des dents
Le bruxisme est souvent présenté comme le fait de « grincer des dents à cause du stress ». Cette explication est cependant beaucoup trop simpliste.
Le bruxisme est aujourd’hui considéré comme un phénomène multifactoriel, dans lequel interviennent des facteurs psychologiques, génétiques, comportementaux, liés au sommeil et surtout des mécanismes du système nerveux central.
Autrement dit, pour comprendre pourquoi une personne serre ou grince des dents, il faut s’intéresser non seulement à la mâchoire et aux dents, mais également au cerveau et aux mécanismes qui contrôlent les mouvements de la mâchoire.
Le cerveau joue-t-il réellement un rôle dans le bruxisme ?
Oui.
Les mouvements de la mâchoire sont contrôlés par un réseau complexe de structures nerveuses. Le cerveau doit en permanence coordonner les muscles qui permettent de mâcher, parler, avaler ou maintenir la mâchoire dans une certaine position.
Ces mouvements sont notamment contrôlés par le tronc cérébral, le cortex cérébral, les noyaux gris centraux et les circuits liés au système nerveux autonome.
Dans le bruxisme, ces réseaux peuvent générer ou favoriser des contractions répétées des muscles masticateurs, parfois sans que la personne en ait conscience.
Les recherches récentes montrent d’ailleurs que le rôle de l'occlusion dentaire, autrefois considéré comme une cause majeure du bruxisme, est aujourd’hui largement remis en question. Les mécanismes centraux et neurologiques semblent avoir une importance beaucoup plus importante.
Voir la revue scientifique sur PubMed : Sleep bruxism – The past, the present, and the future
Le rôle du « générateur de mouvements » de la mâchoire
Une notion importante pour comprendre le bruxisme est celle de générateur central de mouvements, ou central pattern generator.
Il s'agit de réseaux neuronaux capables de produire automatiquement certains mouvements rythmiques sans nécessiter un contrôle conscient permanent.
La mastication en est un bon exemple : nous n'avons pas besoin de réfléchir consciemment à chaque contraction musculaire lorsque nous mâchons.
Des réseaux situés notamment dans le tronc cérébral participent à cette organisation automatique des mouvements de la mâchoire.
Dans le bruxisme, ces circuits peuvent être activés de manière inappropriée ou excessive, entraînant des épisodes répétitifs d'activité des muscles masticateurs.
Cela explique notamment pourquoi le bruxisme du sommeil peut se produire alors que la personne n'en a absolument pas conscience.
Il est important de préciser que les chercheurs n'ont pas identifié « le centre du bruxisme » dans le cerveau. Il s'agit plutôt d'un réseau de structures interconnectées, dont le fonctionnement précis reste encore étudié.
Pourquoi le bruxisme apparaît-il souvent pendant le sommeil ?
C'est probablement l'un des éléments les plus intéressants du fonctionnement neurologique du bruxisme.
Pendant le sommeil, le cerveau ne reste pas complètement inactif. Nous connaissons de nombreuses variations entre différentes phases de sommeil et de courts épisodes de réactivation cérébrale appelés micro-éveils.
Un micro-éveil ne signifie pas nécessairement que l'on se réveille complètement ou que l'on s'en souvient le lendemain. Il s'agit plutôt d'une brève modification de l'activité cérébrale permettant au système nerveux de réagir à son environnement.
Chez les personnes présentant un bruxisme du sommeil, une grande partie des épisodes de contractions rythmiques des muscles de la mâchoire survient autour de ces micro-éveils.
Les études montrent une séquence particulièrement intéressante : une activation cérébrale et une augmentation de l'activité du système nerveux autonome précèdent l'activité des muscles de la mâchoire.
En d'autres termes, le cerveau et le système nerveux autonome semblent s'activer avant que la mâchoire ne commence à bouger.
Voir l'étude sur PubMed : Sleep bruxism – an oromotor activity secondary to micro-arousal
Le système nerveux autonome intervient également
Le système nerveux autonome contrôle notamment la fréquence cardiaque, la respiration, la pression artérielle et de nombreuses fonctions qui ne dépendent pas de notre volonté.
Lors des épisodes de bruxisme du sommeil, les chercheurs observent fréquemment une augmentation de l'activité sympathique, c'est-à-dire une activation de l'une des branches du système nerveux autonome.
Cette activation peut précéder les contractions de la mâchoire.
Le bruxisme pourrait donc être considéré, dans certains cas, comme l'une des manifestations motrices accompagnant une activation plus générale du système nerveux lors d'un micro-éveil.
Il ne faut toutefois pas aller trop loin dans l'interprétation : cela ne signifie pas que le bruxisme aurait forcément une fonction utile ou qu'il serait une manière pour l'organisme de « réguler son stress ». Les mécanismes exacts restent encore débattus.
Quel rôle joue la dopamine ?
La dopamine est un neurotransmetteur, c'est-à-dire une substance permettant aux neurones de communiquer entre eux.
Elle intervient notamment dans la régulation des mouvements, de la motivation, de l'apprentissage et de certains comportements.
Les noyaux gris centraux, qui utilisent notamment les circuits dopaminergiques, jouent un rôle essentiel dans la sélection et la régulation des mouvements.
Plusieurs travaux ont suggéré une implication des systèmes dopaminergiques dans le bruxisme. Une revue systématique des facteurs étiologiques a notamment identifié des perturbations du système dopaminergique central parmi les mécanismes susceptibles de participer à son apparition.
Cependant, il serait incorrect d'affirmer que « le bruxisme est provoqué par un manque de dopamine ». La réalité est beaucoup plus complexe : il s'agit probablement de modifications dans le fonctionnement de plusieurs circuits neuronaux plutôt que d'un simple déficit d'un neurotransmetteur.
Quel rapport avec les noyaux gris centraux ?
Les noyaux gris centraux sont un ensemble de structures situées profondément dans le cerveau. Ils participent à la sélection, l'initiation et la modulation des mouvements.
Leur implication est particulièrement intéressante car certaines maladies neurologiques qui perturbent ces circuits peuvent s'accompagner de mouvements involontaires, de contractions musculaires ou de comportements moteurs répétitifs.
Des cas de bruxisme ont notamment été décrits dans différentes maladies neurologiques, comme certaines formes de parkinsonisme, de dystonie ou de maladies neurodégénératives.
Cependant, cela ne signifie pas que la majorité des personnes qui bruxent présentent une maladie neurologique. Le bruxisme primaire est fréquent chez des personnes parfaitement saines.
Les maladies neurologiques constituent surtout un exemple permettant de comprendre que le contrôle neurologique des mouvements de la mâchoire peut effectivement être perturbé.
Voir la revue sur PubMed : Bruxism in Movement Disorders – A Comprehensive Review
Et le stress dans tout ça ?
Le stress peut intervenir, mais il faut comprendre qu'il agit probablement par l'intermédiaire du système nerveux, plutôt que comme une cause psychologique isolée.
Lorsqu'une personne est soumise à un stress important, son système nerveux peut modifier son niveau de vigilance, son activité autonome, son tonus musculaire et la qualité de son sommeil.
Chez certaines personnes, cela peut favoriser le serrage des dents pendant la journée ou augmenter la fréquence de certains épisodes de bruxisme pendant le sommeil.
Cela explique pourquoi certaines personnes constatent une augmentation du bruxisme lors de périodes particulièrement stressantes.
Mais le stress n'explique pas tous les bruxismes. Des facteurs génétiques, neurologiques, comportementaux, médicamenteux et liés au sommeil peuvent également intervenir.
Le bruxisme doit donc être compris comme un phénomène biopsychosocial, et non comme une simple conséquence de l'anxiété.
Pourquoi certaines personnes bruxent-elles et d'autres non ?
C'est probablement la question à laquelle la science ne peut pas encore apporter une réponse unique.
Le fonctionnement du cerveau varie d'une personne à l'autre. La sensibilité au stress, la génétique, le sommeil, les habitudes de vie, certains médicaments et différentes caractéristiques neurologiques peuvent modifier la probabilité de développer un bruxisme.
Il existe également des différences entre le bruxisme d'éveil et le bruxisme du sommeil. Ils partagent certains mécanismes mais ne doivent pas être considérés comme exactement le même phénomène.
Le bruxisme du sommeil est notamment fortement associé aux mécanismes d'éveil transitoire et à l'activité du système nerveux autonome.
Alors, quelle est réellement la cause neurologique du bruxisme ?
La réponse la plus juste aujourd'hui est qu'il n'existe pas une cause neurologique unique.
Le bruxisme semble résulter de l'interaction de plusieurs réseaux cérébraux impliqués dans :
- le contrôle des mouvements de la mâchoire ;
- la régulation du sommeil et des micro-éveils ;
- le système nerveux autonome ;
- les circuits dopaminergiques ;
- les noyaux gris centraux ;
- la régulation du stress et de la vigilance.
Le modèle actuel s'est donc progressivement éloigné de l'idée selon laquelle le bruxisme serait principalement provoqué par un « mauvais alignement des dents ». Les connaissances actuelles orientent davantage vers un phénomène central, complexe et multifactoriel.
Cela permet également de comprendre pourquoi une prise en charge efficace ne consiste pas nécessairement à « remettre la mâchoire en place ». Selon la situation, il peut être pertinent d'agir sur les conséquences du bruxisme, la douleur, les habitudes de serrage, le sommeil et les facteurs qui entretiennent les symptômes.
À retenir
Le bruxisme n'est donc pas simplement un problème de dents ou de mâchoire. Le cerveau joue un rôle central dans son apparition et sa régulation.
Chez une personne qui bruxe pendant son sommeil, l'activité des muscles de la mâchoire est souvent précédée par une activation cérébrale et autonome liée à un micro-éveil.
Mais cette origine neurologique ne signifie pas qu'il existe nécessairement une maladie du cerveau. Dans la grande majorité des cas, le bruxisme s'inscrit dans une interaction complexe entre le système nerveux, le sommeil, les émotions, les habitudes et les facteurs individuels.
La recherche continue aujourd'hui à préciser les circuits neuronaux impliqués afin de mieux comprendre pourquoi le bruxisme apparaît et comment le traiter de manière toujours plus personnalisée.

